Le pAARtage du monde
Doomsday URSS, normal/normal
Chapitre 1 - Moscou, janvier 1936
La berline noire roulait à vive allure dans les rues désertes de Moscou. Faisant crisser les pneumatiques sur le pavé glacé, la ZIS 101 tournait à contre sens sur la place Lubjanskaïa. Nul ne s’aviserait, cependant, d’arrêter la voiture du chef du Conseil des commissaires du peuple.
Malgré l’heure matinale, avant même l’aube, de petits groupes de Caucasiens ou d’asiatiques balayaient les abords du sinistre bâtiment jaune abritant le Narodnii Komissariat Vnoutrennikh Diél. Viatcheslav Mikhaïlovitch Molotov n’eut pas un frisson ou même une pensée pour le NKVD ou son directeur, Guenrikh Iagoda, outil sans conscience des souhaits staliniens, tout comme Molotov lui-même après tout… En ce jour de l’an, il envisageait les possibilités et les risques de la réunion devant se dérouler au Kremlin. Joseph Staline comptait exposer aux principaux responsables soviétiques les grandes lignes de ses plans pour l’avenir de la Révolution en U.R.S.S. et dans le monde.
Etait-ce temps de songer à étendre la Révolution ? Oui car si elle est inéluctable, il convient aussi de la provoquer. En même temps Molotov était bien placé pour savoir qu’aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays, et même dans le parti, des voix s’élevaient contre Staline et son marxisme-léniniste. Cependant le secrétaire Général pouvait se sentir fortifié : il avait vaincu presque tous ses opposants majeurs, même si Trotsky pérorait encore en exil, avait éliminé un des principaux risques contre la Révolution prolétarienne en réprimant férocement les koulaks et pouvait se sentir légitimement omnipotent dans sa forteresse du Kremlin.
La voiture arrivait devant l’un des portails métalliques du palais des anciens tsars. Bien qu’elle soit attendue, bien qu’elle soit aussi presqu’unique puisque pas encore sortie en série, le second exemplaire étant celui de Staline lui-même, elle dut s’arrêter au contrôle. Le garde du Kremlin lut attentivement le laissez-passer tendu par le garde du corps de Molotov puis pointa sa lampe vers chacun des passagers du véhicule. Molotov cligna à peine des yeux derrière ses petites lunettes rondes et salua brièvement. Le garde salua à son tour et se dirigea vers sa guérite où il dit quelques mots par téléphone. Le portail s’ouvrit lentement et la ZIS noire s’engagea dans le tunnel chichement éclairé menant au parking souterrain.
A l’issue, deux gardes accompagnèrent Molotov dans le dédale du Kremlin. Ne croisant que quelques soldats en faction, ils arrivèrent bientôt aux portes de la salle de réunion où une ordonnance aida Molotov à se défaire de sa pelisse, fouillant discrètement mais avec compétence le chef du Conseil. Le portefeuille de maroquin fit l’objet à son tour d’une fouille visuelle et Molotov entra dans l’immense salle aux candélabres dorés, restes d’un temps révolu et obscurantiste. La pièce était sans fenêtres apparentes, masquées par de lourdes tentures sombres. Ces tentures dissimulaient probablement d’autres issues dont celle qu’utiliserait Staline. Une lourde table de chêne brun se tenait au centre de la pièce entourée de sièges à l’allure massive. Le long d’un mur, des rafraîchissements étaient disposés sur une table munie d’une nappe brodée et deux militaires en uniforme blanc les proposaient aux dignitaires présents.
Viatcheslav Mikhaïlovitch n’était pas le dernier arrivé. Cet honneur revenait à Staline lui-même et avant lui à Andrei Vychinski, le ministre des affaires étrangères, dont les retards étaient proverbiaux. Staline en avait même ri en disant qu’Andreï Ianouarevitch serait en retard pour sa propre mort. L’assistance avait ri aussi, de manière peut-être plus contrainte. Il est difficile de ne pas penser au caractère éphémère de l’existence en présence du ‘Guide de la Patrie‘.
Mikhaïl Kalinine était déjà assis, à droite du siège qu’occuperait Staline. Il tourna à peine la tête pour reconnaître l’entrée de Molotov dans la salle et replongea dans ses pensées. Bolchevik de la première heure, tout comme Molotov, il avait survécu aux purges de Staline en étant l’alibi paysan de la politique stalinienne. Soutien sans faille du Géorgien, il avait le titre le plus prestigieux, celui de Président du Présidium du Soviet Suprême, titre ronflant à la proportion de son insignifiance.
Guenrikh Iagoda était, tout comme les autres, encore debout, discutant à voix basse avec Mikhail Toukhatchevski, le chef d’Etat-major… et à l’exact opposé par rapport au centre de la pièce de son rival du GRU, le redoutable Ian Berzin. Ce dernier écoutait sans y participer une discussion animée entre Vorochilov et Alksnis d’une part et Orlov d’autre part. Viatcheslav Molotov devinait déjà un conflit sur le budget de la défense de la Rodina…
Molotov accepta un verre de vin blanc de Géorgie d’une ordonnance silencieuse et alla directement s’asseoir. Il ne but pas, la matinée serait assez difficile sans cela. Un à un, les présents s’assirent autour de la grande table de chêne.
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