Chapteur Fort Ting (un fort perdu quelque part dans le désert d'Australie) : Bzz, bzz
England 1685-1708
Herbert ouvrit la porte du bureau de son général et accueillit les deux amiraux corsaires par ces mots :
- Oh, vous voilà déjà. Ouhlala Lord Klou n’est pas encore arrivé. Il a des corrections à finir.
- Comment ça des corrections, questionna Edward La Hache ?
- Il finit un nouveau romancier dans sa salle Bobo. Cela ne devrait pas prendre longtemps : c’est fragile ces petites choses-là, hihihi.
Herbert se tut devant l’air maussade des vieux loups de mer. Il voulut leur proposer un siège mais ils s’étaient déjà nonchalamment vautrés sur les luxueux fauteuils de cuir du bureau.
- Bon, ben, voila.
- …
- Sinon ça va toujours les bateaux, tout ça ?
- …
- Ah… hum… et bien… euh… il fait beau, hein ? tenta une dernière fois le pauvre Herbert, fort mal-à-l’aise en présence des deux marins qui le dévisageaient en silence comme on regarde une crotte de chien passé d’un trottoir à une semelle qui n’avait rien demandé.
Bébé Ours
Bébé Ours était un véritable phénomène de foire. D’ailleurs sa pilosité naturelle lui avait valu dès la puberté venue, soit vers ses huit ans, d’être vendu par ses parents et de trouver un emploi auprès d’un montreur d’ours peu scrupuleux. De foire en foire son surnom lui était resté, même si, à cause de sa taille minuscule, son employeur devait le présenter comme une variété rarissime de koala parlant. Un jour, vers sa douzième année, il avait protesté contre la faiblesse de son salaire. Son maître, soucieux de son élévation spirituelle, avait voulu lui apprendre les subtilités de son statut d’esclave, à grands coups de bâton. Bébé Ours l’avait étranglé avec sa chaîne avant de s’enfuir et de se faire pirate pour échapper à la potence. Dans la CGT (Congrès des Gredins Tremblotants) il avait rencontré son comparse Ed, avec lequel il partageait tant.
Ed La Hache
Congrès des Gredins Tremblotants (de rage)
Quand à Edward La Hache il avait l’allure d’un véritable pirate : crochet au bras gauche, pilon en bois à la jambe droite, vêtements dépareillés, crasseux et puants, mèches de pistolet dans la barbe et bandeau sur l’œil. Difficile de préciser l’œil car Ed n’était borgne que par coquetterie et refus de voir toute la misère du monde. La moitié lui était déjà difficilement supportable. Depuis tout petit il se préoccupait du sort de ses semblables, ce qui l’avait naturellement porté vers la vocation de prêtre. Hélas quelque chose avait mal tourné durant son année de séminaire chez le vieux Père Daufile, surnommé affectueusement Pépé. Pour une raison inconnue (et nul ne lui posait deux fois la question) il avait quitté l’apprentissage de la prêtrise et s’était engagé chez les Frères de la côte. Il mâchonnait distraitement du curé rôti en attendant de connaître les raisons de sa convocation.
Le pauvre Herbert en était là de ses observations lorsqu’il fut sauvé par l’arrivée du général en chef du Royaume-Uni qui essuyait tranquillement ses mains sanglantes.
- Houhoi hon ha éhé honhohés ?
Lord Klou soupira et répondit à son amiral :
- Bébé ! Combien de fois je t’ai dit d’enlever le couteau entre tes dents avant de parler ?
- Pardon, chef. Pourquoi on a été convoqués ? Se reprit le koala humain.
Ha hahile hour harler
Lord Klou se fendit d’un large sourire :
- Affaires et diplomatie, messieurs. Côté diplomatie j’ai promis au nouveau souverain Espagnol, mon vieux pote Dan La Ruine, de nettoyer les côtes du Mexique des pirates qui les infestent. C’est pour montrer nos bonnes intentions. Naturellement c’est vous qui allez vous en charger.
Les deux amiraux s’entre-regardèrent, visiblement soucieux.
- Quoi ça vous pose un problème ? S’enquit leur supérieur.
Ed entreprit de justifier leur attitude :
- Franchement oui. Il y a une grande fraternité entre les marins, vous voyez. Et puis la plupart de nos membres d’équipage sont également des anciens pirates échappés au gibet…
- Echappés grâce à qui ?
- Grâce à vous, patron c’est clair. Mais franchement ce que vous nous demandez c’est inacceptable, renchérit Bébé Ours. La solidarité n’est pas un vain mot chez nous autres et puis demandez à nos gars de se battre pour ces pilleurs d’or espagnols, esclavagistes et rétrogrades, franchement c’est limite. Syndicalement je ne peux pas leur imposer ça, vous comprenez ?
Bébé Ours en pleine crise de nerfs…
- Aucune imagination les gars. Qui vous demande de les tuer ? Nettoyer ça veut juste dire qu’ils ne doivent plus écumer les côtes du Mexique. Recrutez-les pour notre flotte et c’est bon. On choppera les galions au passage des Antilles, finit-il sardoniquement.
Les deux amiraux montrèrent leur soulagement manifeste.
- Pour ceux qui refusent d’être recrutés en revanche : pas de quartier. Clair ?
Bien malgré eux les deux loups de mer acquiescèrent, conscients de s’être quelque peu fait avoir et décidés à ne plus céder. Ed reprit l’initiative :
- Et côté affaires, patron ?
- Le bordel de Lulu marche du tonnerre avec son choix de pavillons pour tous les goûts. On a décidé d’exporter le concept. On va installer des succursales franchisées dans les colonies en commençant par les Antilles. Vous allez donc escorter Lulu et sa troupe de jouvencelles jusqu’à Barahonas, notre capitale antillaise. Une fois là-bas on fait comme dans mon comté : elle fera construire une aile supplémentaire au palais du gouverneur et y installera ses filles pour que ce dernier surveille les affaires.
Nous ne nous laisserons pas manipuler !
- Ce serait pas un petit peu du conflit d’intérêt, ça ? Vous ne profiteriez pas de votre statut pour vous enrichir en utilisant le personnel gouvernemental ? Merde, patron vous n’avez pas besoin de ça ! s’emporta Bébé Ours. Déjà qu’on a dû faire la guerre contre les puritains quand vous avez légalisé la prostitution à votre seul bénéfice. C’est de l’abus de pouvoir, vous utilisez à des fins personnelles votre position dans l’Etat…
- L’Etat c’est moi ! Je m’enrichis, l’Angleterre s’enrichit.
- Vous avez déjà le monopole des plumes d’autruche. Vous voulez en plus rafler tout le marché de la prostitution ? S’enquit Edward La Hache. Accumuler, toujours accumuler. Et après on thésaurise et le capital ne circule plus ! C’est injuste : l’argent doit aller aux masses laborieuses qui le gagnent à la sueur de leurs foufounes ! C’est un scandale ! Vous ne …
On entendit le bruit familier du pianotement des doigts de Lord Klou sur la garde de son épée, signe indubitable que la négociation sociale allait s’achever. Herbert s’écarta discrètement. Ed s’arrêta en pleine diatribe, blêmit et chercha d’urgence un moyen de finir sa phrase sans se faire couper la tête.
Négociation, l’épée de Lord Klou, notez la pointe rougie signe d’ouverture (de bides)
- Vous ne… euh… vous ne devriez pas vous préoccuper de ça, patron : on va faire de notre mieux pour que Lulu s’installe dans les meilleures conditions.
- Bien. Je savais que je pouvais compter sur vous.
- Euh, sans vouloir prendre trop sur votre temps, vous avez lu mon mémo sur l’élargissement des hamacs et l’échelle progressive pour plus de justice dans la redistribution du butin ? Tenta Bébé Ours pour dévier la conversation vers des rivages moins hérissés de dangers pointus et aiguisés.
- Ouais.
- Euh, et vous en pensez quoi, sans vous offenser ?
- Rien à battre. Tant que ça ne me coûte pas un ducat de plus vous gérez la flotte comme vous voulez.
Les deux amiraux se retirèrent. Une fois hors de portée d’oreille Ed se rengorgea auprès de son compère :
-T’as vu comme j’ai bien joué le coup, hein ? Faire semblant de céder sur la prostitution pour te permettre de défendre les droits de nos marins, c’était malin, hein ?
Le koala humain le dévisagea d’un œil narquois :
- Ya pas à dire, Ed : t’es le roi de la négociation… lui dit-il en lui assénant une claque monumentale sur l’épaule. Enfin à hauteur d’épaule de koala. Puis il se mit à chantonner d’une surprenante voix de fausset :
« En rouge et noir, j'exilerai ma peur ;
J'irai plus haut que ces montagnes de douleur,
En rouge et noir, j'afficherai mon cœur ;
En échange d'une trêve de douceur,
En rouge et noir, mes luttes mes faiblesses,
Je les connais, je voudrais tellement qu'elles s'arrêtent ;
En rouge et noir, drapeau de mes colères,
Je réclame un peu de tendresse. »
Un chant révolutionnaire
Novembre 1690, plaine de Pfalz
Les deux hommes avançaient lentement l’un vers l’autre dans la lueur du petit matin. Le Dictateur Joukov tout de gris vêtu comme à son habitude, Lord Klou dans un ensemble noir qui faisait ressortir la plume d’autruche rose de son chapeau. Ils s’arrêtèrent à portée d’épée et se dévisagèrent en silence. L’Autrichien prit la parole :
- Prêt pour le duel ?
- C’est un beau jour pour mourir, répliqua l’Anglais.
- J’ai amené quelques amis pour servir de témoins, ça ne te gène pas, j’espère ? Demanda Joukov en jetant négligemment un œil par-dessus son épaule. Derrière lui l’armée autrichienne avançait en rangs serrés. 300 000 hommes au bas mot.
- Pas de problème mon vieux : j’ai amené les miens, ils vont pouvoir jouer ensemble.
Derrière le général en chef Anglais un nombre équivalent de rougeauds emplumés de rose avançaient vers leurs ennemis du même pas égal. Les deux hommes se saluèrent et croisèrent le fer. L’enfer se déchaîna.
Bzzzz, bzzz, bzzz
Même endroit vers le milieu de l’après-midi
Un léger bruit de clochettes se fit entendre. Lord Klou rompit l’engagement, se recula et sortit une montre à gousset de sa poche. Il se tourna vers Joukov et lui dit, d’un air contrit :
- Il va falloir qu’on arrête, désolé : Tea time.
- Quoi ? Tu te rends vil anglais perfide ? J’ai gagné c’est ça ? Eructa-t-il en commençant un peu à baver.
- Non, non. Juste une pause pour prendre le thé.
- Une QUOI ? !
- Tradition britannique. Rendez-vous demain matin, même heure, même endroit ?
- HEIN ?
- Qui ne dit mot consent. A demain.
Et Lord Klou tourna le dos à son ennemi totalement décontenancé pour regagner son camp d’un pas tranquille. L’Autrichien resta un moment les bras ballants et l’écume aux lèvres puis fit de même en maugréant tout le long du chemin à coups de « chiens dégénérés », « traditions ridicules et rétrogrades », « couper dans mon élan », « maudit anglois ! », « lâche » et autres « je me demande quel goût ça a ce truc ? »
So british…
Même endroit trois ans plus tard
Joukov s’écroula lourdement par terre en tentant un coup d’estoc, cherchant vainement à reprendre son souffle. Il entendit le bruit de la chute de Lord Klou qui s’était empêtré dans son fourreau en tentant d’esquiver. Les deux hommes étaient épuisés après trois ans de duel quotidien, amaigris, lardés de blessures, les vêtements en lambeaux et le souffle court. Lord Klou, hagard, rampa vaguement vers son adversaire, ce dernier ne fit pas un geste pour l’éviter. Il se contenta de lever un bras décharné et de faire le signe universel de la paix :
- Pouce !
- Pouce ?
- Ouais, c’est bon là. On n’arrivera jamais à se départager. Et c’est pareil pour nos armées : mes gusses défoncent les tiens en rase campagne, les tiens prennent ville sur ville. Pouce.
- OK pour moi. Je suppose que je ne peux pas garder une des trois provinces conquises ? Pfalz et Piémont je m’en fous un peu mais l’Alsace j’aimerai bien, pour le petit blanc et les grandes blondes, demanda Lord Klou avec un vague espoir dans sa voix sifflante de marathonien asthmatique.
- Déconne pas : tu veux que je te renvoie tes armées d’Italie par colis postaux, comme Cromwell ?
- Bon. Pouce alors. Sympa comme guerre, j’ai trouvé.
- Parle pour toi. Je suppose que je ne peux pas te racheter tes deux provinces germaniques ? Ou alors juste Köln ?
- Ah, non ! C’est sentimental tu vois : c’est là-bas que j’ai repris goût à la vie quand ma nana est revenue. On aime beaucoup flâner là-bas entre les gibets garnis… les yeux du général semblèrent s’embuer dans une rêverie romantique…
So romantic…
Juin 1700, palais du gouverneur de Barahonas, aile « Chez Lulu », grande salle de réception.
Bébé Ours et Edward La Hache se tenaient sur une petite estrade face au bataillon de jupons qui prenait des notes en les écoutant. Le koala humain terminait son discours sur « la défense des droits de la foufoune ».
- … mes sœurs d’infortune n’oubliez pas que c’est entre vos cuisses que se niche la richesse de vos souteneurs. Ensemble, si vous vous battez, vous pouvez obtenir des conditions de travail décentes. Non à l’exploitation de la chatte par l’homme ! Ainsi si vous adhérez à notre syndicat PMPS (Putes Mais Pas Soumises) vos justes revendications auront plus de force !
Une jeune fille rousse tendit timidement le doigt et se leva pour prendre la parole sur un signe d’encouragement d’Edward :
- Euh, bonjour, je suis Ninon du Petit Enclos, est-ce qu’on pourrait exiger d’avoir un bidet AVEC savon dans toutes les chambres ?
- Mais certainement, répondit Ed, l’hygiène est un des soucis majeurs du syndicat.
Un brouhaha approbateur salua cette réponse. Une autre jeune fille se leva, d’un noir d’ébène, aux petits seins de bakélite qui s’agitent :
- Mélissa, métisse d’Ibiza, au niveau quota est-ce qu’on pourrait descendre à trois clients/heure maximum avec une pause de trente minutes tous les six clients ? Parce que les soirs de paye ça défile, ça défile…
- Ah, là on s’attaque au cœur du problème, répondit Bébé Ours : la productivité. Je pense que cette mesure de réduction quantitative pourra passer auprès de la direction avec un effort au niveau qualitatif.
Mes bien chères soeurs
Les jeunes femmes le regardaient interloquées, vivantes figures de l’incompréhension. Ed prit la peine de traduire :
- Cela veut dire mesdames qu’il va falloir faire un effort supplémentaire pour la satisfaction du client. Un client heureux est un client fidèle. Nous songeons d’ailleurs à des tarifs spéciaux d’abonnement pour la fidélisation du consommateur. Cela permettrait également de mieux répartir la charge de travail sur la semaine. Il va falloir voir ça avec la responsable du marketing. Je songeais par exemple à un mardi « Pipe à 2 ducats », ou à une opération promo du genre : « Jeudi, une bouteille de rhum offerte pour la totale ».
Au milieu du brouhaha résolument approbateur une grande brune se leva et posa une question d’un air méfiant :
- Evelyne, de Téhaiffun, vous ne nous avez pas parlé des frais d’inscriptions à votre syndicat. Combien ça coûte ?
Ed et Bébé échangèrent un regard gêné. Ce dernier prit finalement la parole dans le silence retrouvé :
- Et bien, on s’est dit que, hum…, vu que vous ne mettez pas beaucoup de sous de côté tout ça, on pourrait, pour vous arrangez… euh… prendre-les-cotisations-en-nature, finit-il très vite.
Le silence se fit menaçant. Evelyne avait croisé les bras et lança d’une voix chargée de menaces :
- Alors tous ces beaux discours c’était pour tirer un coup à l’œil ? Elle se retroussa les manches, autour d’elle les autres femmes se levaient, l’air furieux. L’une d’elle pointa un index menaçant dans la direction des deux corsaires et hurla :
- Putes Mais Pas Soumises ! Allez-y mes sœurs : donnons une leçon à ces profiteurs !
- Evelyne tu as un tampax dans la main…
- Oh ! Mais où j’ai bien pu mettre mon micro ?
Epilogue, bordel de la grosse Lulu, château du Comté de Klou, pavillon Zoophilie :
El Rey Dan s’avançait doucement vers le faux arbre où sa dulcinée se balançait doucement, la tête en bas. Il murmura d’extase en apercevant sa douce toison brune.
- Epilacion ?
- Oouuk ?
- Je t’ai amené des bananes, ma chérie.
- Oouuk !
La gracieuse jeune fille descendit de son perchoir et se dandina joliment vers le S.T.F., ses doigts gracieux s’appuyant sur le sol, sa queue délicate fièrement dressée. Puis elle tendit la patte… et le gifla brutalement. Dan surpris en tomba sur le cul. C’est alors qu’il remarqua le panneau « PMPS » cloué sur l’arbre, en-dessous figurait le nouveau tarif d’Epilacion et les coûts bananiers avaient été fortement revus à la hausse. Sa naguère douce amie scandait un slogan syndical en brandissant le poing :
- Oouuk ! Oouuk ! … Oouuk ! Oouuk ! Oouuk !
Ce n’est qu’un début ! Continuons le combat !